Il fut une époque bénie, lointaine et révolue, où le tourisme n'était pas encore de masse. Où l'on allait au bord de la mer en hiver et à la montagne en été. La santé plutôt frêle, le passeport très britannique, le compte en banque toujours moelleux, l'on se promenait de Hyères à Taormina en passant par Baden-Baden, Chamonix et Capri. Entouré de malles-cabines Hermès et de cartons à chapeaux, armé de son Baedeker, l'on jouait aux archéologues amateurs en découvrant Pompéi et Herculanum. C'était l'invention du tourisme, sport réservé exclusivement à l'élite et aux rentiers, aux gentlemen of leisure. Cela s'appelait "the Grand Tour", ou voyage éducatif, et durait entre six mois et un an.
La mer n'avait que peu d'importance (la neige encore moins). On profitait de la clémence du climat de la végétation toujours verte, on lisait la Revue des deux mondes et l'on faisait de longues promenades solitaires dans les jardins d'Auguste, puis le soir venu, l'on écrivait des lettres empreintes d'un spleen irrécupérable à des belles dames sans merci. Cette Belle Epoque dura en gros deux siècles, et s'arrêta avec le Front Populaire et l'apparition des congés payés, qui donnèrent naissance à une nouvelle race de lézards humains quasi dénudés, pour qui l'hédonisme et de la permissivité n'étaient plus ni l'apanage ni le caprice de quelques happy few. Ce fut alors l'invention de l'ambre solaire et du sea, sex and sun. Quittant Naples en hydroglisseur pour Capri, je me demande si, comme Alberto Savinio en 1926, je pourrai dire : "Je pus avoir un avantgoût de la partie la plus voyante de la vie de Capri -cette vie oisive ponctuée de flirts, saupoudrée d'un mélange hybride de sentimentalisme, d'esthétique d'Europe centrale et de culte de la nature, qui a fait de cette île l'un des pôles magnétiques de l'univers- avant même de poser mon pied chaussé de vachette sur les dalles de la Marina Grande." Je regarde mon pied chaussé de vachette.., en imaginant que j'ai une chambre réservée au grand hôtel Quisisana ("ici on guérit"), que j'ai une incurable et romantique maladie du cour et que le reste de ma vie sera une longue convalescence. Comme une enfance toujours prolongée, de journées passées à rêvasser dans un transat sous les jeux de lumières des ombres d'un palmier ondulant dans la bise tyrrhénienne, à échanger des ragots avec mes conipagnons de cure dans un sabir franco-italo-anglais, tout en sirotant un Campari, et en feuilletant The Naples Echo.

EN VAPORE DEPUIS NAPLES
Tous racontent la même arrhvée à Capri, la traversée en vapore depuis Naples, le transit en barque de pescatore pour Marina Grande, l'accueil chaleureux des Capresiennes, la montée à dos d'âne jusqu'à la piazzeta. Que ce soit Savinio dans son Capri, Roger Peyrefitte dans son roman L'Exilé de Capri retraçant la vie de Jacques Fersen, ou Shirley Hazzard dans sa biographie de Graham Greene (sauf que dans ce cas précis Greene avait des jambes tellement grandes qu'elles touchaient terre de part et d'autre de l'âne). Ou encore ce touriste anonyme dans un livre intitulé Lettres (à une dame) sur l'île de Capri et aperçu de la vie de Tibère avec une carte, par un touriste, publié par Dekten et Rocholl, libraires à Naples, en 1876 "Dans la cartolina postale, que je vous ai envoyée hier an soir, je vous ai brièvement raconté mon terrible voyage en mer, mon débarquement à la Grande Marina sur les épaules d'un robuste Caprese [...] et l'accident de ma chute en voulant faire la montée sur le dos d'un âne. " Plus loin, ce touriste écrit "Les H. ne sont pas là ; ils sont en Suisse ; les A. sont en Angleterre; la comtesse de M. est à Paris, et quelques utres sont allés, soit en Allemagne soit en Amérique. Ainsi je me suis trouvé un peu dépaysé." Ah décidément, qu'elle était belle cette époque !... Trêve de rêverie, nous sommes ,iu troisième millénaire, il n'y plus d'ânes, ni même de funicolare. Le trajet jusqu'à la piazzeta, place centrale et littérallement incontournable de Capri, se fait en bus. Ici, sur ce "petit théâtre du monde", toutes (ou presque) les célébrités de la planète ont défilé : Sofia Loren, Rita Hayworth, Maria Callas, Clark Gable, Kirk Douglas, B.B., Dustin Hoffmann Tom Cruise, Nicole Kidman... mieux qu'une cérémonie des oscars ! j reviens à mon tonriste écrivant à sa dame : "Des gens très-haut placés et fort riches se sont mariés avec des contadine Capresi (paysannes capresiennes), des artistes fortcapables les ont épousées et tous se sont fixés dans l'île, où contents ils ont fondé des ménages très heureux 1...]
Toute fille de pêcheur n'a dans la tête que le beau rêve d'épouser un Signore forestiere (monsieur étranger)."
Je cherche des yeux une fille de pêcheur...

QUI A "INVERTÉ" CAPRI?
La reine Victoria a inventé l'île de Wight et Grasse.
l'impératrice Eugénie a lancé Biarritz. Corfou et Madère n'auraient jamais existé sans Sissi. Mais qui a inventé Capri Estce Tibère, qui y a fait construire 12 villas dans lesquelles il déménageait et emménageaint à la cloche de bois, paranoïaque qu'il était, afin de déjouer d'eventuels complots contre lui, et s'assurant, d'après Suétone, les seivices sexuels d'adolescents des deux sexes pour, une fois consommés, les jeter du haut du fameux Saut de Tibère ? Ou bien la vague d'excentriques, originaux, exilés de tous poils, grands damnés, poètes maudits et autres artistes autoproclamés, qui déferla sui- l'île entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle.
C'est sur les traces de ces derniers que je me lance, ces forestieri qui ont ciée le mythe de Capri à coup de villas fantasques et de hauts faits sulfureux.
Mais la découverte intime de Capri ne peut se faire autrement qu'à pied, ce qui implique la confrontation d'une étonnante série de dénivelés et, donc, l'acquisition d'une bonne paire de chaussures de mai-che. Capri, "l'île aux cent belvédères", atteint des hauteurs sui-- prenantes pour sa petite taille et semble, depuis Tibère, avoir toujours attiré des personnalités hors du commun, des monstres sacrés, quand il ne s'agit pas de monstres tout court... L'un de ces premiers aventuries comme on n'en fait plus était un ricchissime médecin colonel du nom de john Mac Khowen, natif de la Nouvelle-Orléans, qui avait combattu au côté du général Lee contre les Nordistes Il débarque en 1876, achète les ruines d'une tour ai-agonaise qu'il transforme en bric-à-brac greco-romain gotico-mauresque et épouse une Capresienne qui lui donne deux enfants. Il battait les paysans locaux et les soignait gratuitement par ailleurs. Il avait provoqué en duel un autre de ces aventuriers de la première heure sur Capri, le célèbre docteur Axel Munthe. Le duel n'eut jamais eu lieu, et Mac Khowen abandonna femme et enfants dans sa Casa Rossa d'Anacapri pour aller chercherla mort sur sa terre d'origine, où il fut tué par balle dans une taverne de la Nouvelle-Orléans. C'est à cette époque que Carmela Cerrotta - la
Bella Carmelina -, danseuse de tarentelle pour touristes, ouvre une gargote près des ruines du phare de Tibère pour raconter à qui veut l'entendre, entre deux verres dc vin et deux danses, les prétendus scélératesses du terrible empereur. Axel Munthe, élève de Charcot et éntrange médecin aux mémoires non moins loufoques, dont l'histoire avec Capri s'étale sur une péi-iode de soixante-dix ans, est largement responsable de la venue dans l'île de toute la clique high society du tournant du siècle. Entre ,iLiti-cs, la reine Victoria de Suède.

UNE CARTOLINA POSTALE À BORD DENTELÈ
A la biblioteca centro caprese, à deux pas de la piazzeta, je fais un saut dans le temps pour consulter des nombreuses photographies d'époques et les éditions originales des livres de James Money (Capri, island of pleasure), de Conipton MacKenzie (Le Feu des vestales) et le superbe et édifiant recueil de photos d'Islay Lyons retraçant le Capri d'aprèsguerre et les derniers années de l'écrivain anglais Norman Douglas, dans lequel celuici apparaît un verre à la main à chaque page... Cela me donne soif. Je vais prendre un verre de Tiberio blanc au Cran Caffè, après un arrêt à la Parisienne, premier magasin pour touristes ouvert en 1906, pour acheter une cartolina postale à bord dentelé représentant la "Canzone del Mare", établissement de bains lancé dans les années SO à la Marina Piccola par Grace Fields, la reine du Musichall anglais. Norman Douglas était arrivé pour la première fois à Capri en 1888 pour y capturer un spécimen d'une variété unique de lézard bleu, Vivant sur les Faraglioni, les célèbres rochers de l'île, peits et photographiér sous toutes les coutures. Douglas fut sans doute le dernier survivant d'un moihde prônant des valeurs qui a une époque passaient pour romantiques paganisme, pédophilie et classicisme.
C'était l'époque des "scandaleux".
En 1897, Oscar Wilde, déboule en fanfare à Capri à peine sorti du pénitencier de Reading et s'installe an Quisisana afin de narguer toute la société britannique bien pensante en villégiature au grand hôtel. Le directeur lui demande de partir. Pourtant il laisse
Fritz Krupp, le redouté industriel allemand, se livrer dans les salons privés à des déviances bien plus répréhensibles.
Krupp finit par se donner la mort, par peur du scandale.

"NOUS ALLONS TOUS AU MÊME ENDROIT"
Un autre des grands suicidés de 'époque est j aeques Fersen d'Adelswärd qui fut baiini de Capri et d'Italie avant de revenir avaler 5 grammes de cocaïne dilués dans du champagne dans sa villa "dédiée à l'amour et à la douleur ". MacKenzie lui aussi, mais de façon plus discrète (hl était accompagné de sa femme Faith), reste dans les annales de Capri pour ses démêlées avec les éphèbes de l'île.
Norman Douglas, lui, avait entamé depuis longtemps un lent suicide. Il est enterré au cimetière "non-catholique" de l'île avec pour épitaphe Omnes Eodem Cogimur ("Nous allons tous au même endroit"). D'autres ont laissé leur trace, plus ou moins indélébile dans l'histoire de Capri, et sont remémorés avec plus ou moins de trémolo dans la voix. Gorki et Lénine, pensionnaires un temps de la villa Behring, remportent sans doute le pompon et certains disent se souvenir encore des fabuleux éclats de rire et des tentatives de pêche désastreuses du père de l'Union soviétique. Ma préférence va à un illustre inconnu du nom de Henry Wreford, qui s'était trouvé un emploi en or, la "planque" absolue il fut correspondant du Times à Capri pendant quarante ans ! Epousa une Capriote et se fit construire une maison, la villa Sarah. Il faisait son vin et se consacra au développement de l'instruction dans l'île. Marguerite Yourcenar fut également de passage avec sa traductrice et compagne, Grace Frick, demeura quatre MOHS à la villa Casarella, le temps d'écrire son Coup de grâce, avant de s'exiler définitivement aux Etats-Unis. Dans les années folles, Colette montra le bout de son nez, ainsi que ses chats. En 1920, D.H. Lawrence hiverna à son tour sur l'île. Mais l'écrivain de L'Amant de Lady ChatterIey, qui ne s'entendait pas du tout avec Norman Douglas suite à leur collaboration dans English review, semble êntre le seul ne pas avoir apprécié l'endroit, peut-être à cause de la sexualité débordante et outrancière qui s'en dégageait. Vint le tour de Malaparte, une des plus troublantes girouettes du XXe siècle, passant du fascisme au communisme en un retournement de veste, et laissant sur Capri l'une des curiosités les plus controversées de l'architecture contemporaine.

UNE OLIVETTI LETTARA 22
Le dernier représentant notoire du monde littéraire capresien fut Graham Greene, qui y séjourna régulièrement de 1948 à 1990 dans sa villa Rosaio d'Anacapri, achetée sans doute grâce aux royalties du Troisième homme.
Tito Fiorani, spécialiste des villas de Capri (voir entretien), m'a assuré que la villa n'appartenait plus aux descendants de Greene. Pourtant j'ah pu voir, par une fenêtre du studio au fond du jardin, une Olivetti Lettera 22 qui ressemble fort à celle décrite dans le livre de Shirley Hazzard. Mais, ainsi que l'écrit Alberto Savinio et comme j'ai pu m'en rendre compte maintes fois, "sur cette île, il est difficile de tracer une frontière précise entre légende et réalité". Greene fréquentait Mario Soldati, Alberto Moravia et Elsa Morante, eux aussi résidents temporaires mais réguliers de l'île qui les a inspirés (Lettres de Capri pour Soldati, Le Mépris pour Moravia). Et bien sûr, Norman Douglas, avec qui il partageait une passion pour la boisson. C'est avec Catherine Walston, la Sarah Miles de La Fin d'une liaison, que Greene avait visité l'île pour la première fois et c'est là aussi qu'il rencontra la Dottoressa Moor, une excentrique Viennoise inspiratrice de Voyage avec ma tante. D'autres étaient partis plus loin et ont regretté par la suite d'avoir ignoré ce qui était sous leurs yeux. "L'Europe pouvait attendre, écrivait Evelyn Waugh, après la seconde guerre mondiale, [...] Si nous avions su, peut-être nous serions-nous attardé... Si nous avions su que toute la structure du monde occidental, apparemment si solide, construite avec patience et magnifiquement ornementée, allait fondre en une nuit comme un château de glace...
Au lieu de quoi, nous nous étions lancés sur des chemins arides ; moi pour les Tropiques et l'Arctique... A l'époque, cela semblait une épreuve, une initiation à la virilité."

LE MODÈLE ÉLITISTE
Après la guerre les intellectuels se regroupent dans les villes, laissant les îles et les rivages à l'indolence de sauriens humains couverts de monoï, qui signent la fin irrévocable des dames à ombrelles engoncées dans leur corset et des messieurs dignes à barbichette en redingote et haut de forme. Même si Félicien Marceau, dans son désuet Capri, petite île, décrit en 1951 une société cosmopolite composée de comtes et de comtesses, de banquiers suisses, de peintres hollandais, d'Amérhcaines en goguette et de jeunes Hongrois romantiques. Des personnages, écritil, "plus snobs que des personnages de Proust". Mais les années 50 et 60 voient tout Hollywood débarquer à Capri. Puis, en 1965, Hervé Vilard tente à sa manière de mettre un point final au mythe avec sa célèbre chanson. Pourtant, calembour facile oblige, Capri, c'est loin d'être fini. Le modèle élitiste a la peau dure. Certes, aujourd'hui, en hiver, l'île est moins peuplée de Iittéraires que de maçons et d'ouvriers en bâtiments venus des faubourgs pauvres de Naples pour relooker l'île avant sa nouvelle saison touristique estivale. Mais la beauté de Capri reste intacte, Miraculeusement épargnée par l'avidité des hommes et les aléas de l'histoire. Capri est toujours ce magnifique caillou aux falaises dolomitiques surgi de la mer Tyrrhénienne, que les tempêtes replacent régulièrement dans sa condition d'isola. A toutes les époques de notre ère, Capri a toujours été une île chanceuse, épargnée par les guerres et les invasions successives. "Nous sommes leur Amérique", disent les Capresiens en parlant de l'image qu'ont d'eux les Napolitains. Une dernière fois, en passant devant une des villas de Caprile, faubourg d'Anacapri, je me mets, comme Savinio, à rêvasser "Jadis, la reine attendait, installée dans ce fauteuil, que son époux revienne de la mer. Mais à présent, le fauteuil est vide, la toile claque au vent, solitaire. Je songe à ma lointaine enfance."

MARCO JEANSON

TITO FIORANI, UNE OBSESSION POUR CAPRI
D'où vous vient cette obsession pour Capri?
Mes parents passaient toutes leurs vacances à Capri et nous emmenaient moi et ma soeur. C'était les années 60 et le mythe de Capri était encore bien Vivant. On croisait des gens étranges, fantasques, des néoromantiques avec de grands manteaux noirs, des acteurs. J'avais neuf ans et j'étais impressionné par ce qui, pour moi, était comme un spectacle permanent. Mais je crois -je sais- que le mythe de Capri n'est pas mort. J'y retourne régulièrement avec ma femme, nous descendons à l'hôtel Quisisana et aujourd'hui encore j'éprouve toujours la même fascination pour cette île hors du temps.

D'où vient le mythe de Capri?
Il faut remonter aux débuts du tourisme.
L'île était sur le chemin du "Grand Tour" et il se trouve que de nombreux artistes ou soi-disant artistes ont été attirés par l'indéniable beauté du lieu. Il y avait aussi une certaine permissivité locale qui fait que nombre d'entre euxm sont restés et ont fondé une communauté d'expatriés. Cela aurait pu se passer ailleurs, sur une île grecque par exemple, mais à l'époque la Grèce était trop loin, c'était encore un pays très sauvage. Capri à cette époque, c'est comme si aujourd'hui on réunissait Mykonos et Leshos.

Les Capresiens sontils doués d'une hospitalité hors du commun?
Peut-être. Cette communauté étrangère était en majorité composée de ce qui alors était violemment rejeté par la société : il y avait bien sûr beaucoup d'homosexuels, hommes ou femmes.
Les Capresiens apportaient la douceur de vivre à ces déracinés, ils acceptaient et accueillaient des comportements un peu bizarres mais cette hospitalité n'était pas Si innocente qu'on pourrait le croire. En retour ils attendaient que ces étrangers leur apportent la prospérité.
De nombreuses fortunes de l'île se sont constituées de cette façon, fait que certains Capresiens n'aiment pas trop qu'on leur rappelle. Sinon, bien sûr, ce sont des gens charmants.

LE MYTE MUSARDER DANS LA VILLA FERSEN
La villa Fersen est sans doute la plus fantasque des villas capresiennes, tout comme son occupant et propriétaire qui lui laissa son nom. Il l'avait pourtant baptisée villa Lysis, du nom d'un amant de Socrate. Mais c'est de Fersen dont on de souvient, grâce à un scandale, un exil, un suicide, deux romans qui lui sont consacrés (1) et cette villa qui semble encore sentir le souffre et l'opium.

LE BARON JACQUES FERSEN
d'Adelswärd était un drôle de zèbre. Son père lui laissa à sa mort une immense fortune qui lui permit de faire à peu près ce qu'il voulait -ce qui n'était pas nécessairement une bonne idée. Jacques commença et abandonna les études et les carrières les plus diverses, publia des poèmes et des romans fumeux aujourd'hui tombés dans l'oubli (2), et se livra à des messes noires (et roses) dans les salons parisiens du début du XXe siècle. Le scandale qui suivit cette affaire le poussa à l'exil. Fersen a au moins réussi une chose dans sa vie, celle de construire une maison à son image (un peu comme, plus tard et dans un autre genre, la Casa come me de Malaparte) : "un bric-àbrac gréco-préraphaélitico-modern "style", dit Cocteau. Il est intéressant de comparer deux descriptions de la résidence à des époques différentes : "[La] villa était presque aussi froide et inconfortable qu'une perle, écrit Compton Mackenzie dans les années 20. [La] terrasse était censée offrir un asile de fraîcheur agréable en été. C'était le cas, mais en hiver on aurait dit une glacière[...]De l'autre côté de la maison, le grand portique avec sa vue magnifique était on ne plus sinistre[...] Par les après-midi d'été l'endroit était tout aussi insupportable lorsque le soleil nonchalant flamboyait à travers la brume dorée des nuées de moustiques." Et pour couronner le tout: "Penché [e] sur les larves peuplant la mare aux nénuphars, [...] la statue faisait penser à un jeune homme sur le point de défier les autorités municipales en se baignant nu dans un square public." Rien à voir en effet avec les émotions bucoliques de Shhrley Hazzard, biographe et amie de Graham Greene, quelques décennies plus tard "Le jardin embué était enchanteur envahi de mauvaises herbes comme il se doit, enfoui sous un nuage de fougères, de plantes grimpantes, d'acanthes, d'agapanthes et d'amaryllis ; recouvert d'un parapluie de pins, de cyprès et d'yeuses ; illuminé de l'intérieur par des masses colorées de fuchsias, d'hortensias, d'azalées et de toutes sortes de mauves, de bleus et de pourpres rampants [...] Un jardin fait de textures moussues et de verts sombres, avec des touches lumineuses : un lieu de chants d'oiseaux et de longs silences; de lézard émeraudes et de chats nébuleux, de beauté décadente et swinburnienne (3)."
A chacun de faire son choix, puisque la Commune di Capri promet d'ouvrir la villa au public dans le courant de l'année.
La cuisine, c'est une vocation. Francesco Trama, chef capriote, officie toute l'année dans la cuisine du restaurant familial selon une tradition de père en fils. Et pourtant, on croirait goûter les mets de la mamma, simples comme le bon pain. Escale gourmande à la Cisterna.

LA TABLE MANGER LES FRÈRES TRAMA
COMME DISAIT JEAN COCTEAU:
"L'italien est un Français de bonne humeur." Adage qui se vérifie fort souvent et l'on se demande bien pourquoi. Pourtant, on ne peut s'empêcher de penser que la nourriture y est pour quelque chose. Le Français a beau s'enorgueillir d'une des meilleures cuisines au monde, elle n'en reste pas moins légèrement trop grasse, trop "en sauce", trop pesante pour le foie (le Français a toujours mal au foie) et, par voie de conséquence, l'humeur -et les humeurs. Personnellement, j'ai choisi mon camp : la cuisine italienne est bien la meilleure cuisine au monde. Elle est souvent faite avec bonne humeur et elle se digère avec bonne humeur. Et ce ne sont pas les fratelli Trama qui vont me contredire. Bon vivant et fier de l'être, Francesco porte haut l'étendard de la joie de vivre et, lorsqu'il déambule comme tout bon Capresien qui se respecte sur la terrasse du funicolare à l'heure de l'apéritif, il arbore avec ostentation ses chemises orange pétard, jaune poussin ou bleu canard. "Tout le monde s'habille en couleurs sombres, raille-t-il. Ils sont en deuil ou quoi ?"
Inutile de préciser que cet état d'esprit ne mànque pas de rejaillir sur l'accueil que le volubile Francesco réserve à ses clients ainsi que sur la fraîcheur des couleurs observées dans l'assiette. Le benjamin Raffaele semble lui aussi avoir hérité de ce goût coloriste prononcé puisqu'il se sert du restaurant fraternel pour exposer des toiles représentant les paysages insulaires et qui, comme les plats, n'ont rien de croûtes.
Les quatre frères Trama sont solidement ancrés dans le sol capresien, même si l'aîné, Agostino, a largué les amarres pour se retrouver réceptionniste au Méridien de la Porte Maillot. A la mort du papa, déjà célèbre chef de l'île, c'est Francesco, le cadet, qui a repris les fourneaux. Quant au troisième frère, Salvatore, lui est aux deux bouts de la chaîne : production et consommation. Francesco le décrit comme "pêcheur professionnel et gourmet exceptionnel".
Il reste discret sur la mamma, mais il n'est pas besoin d'être grand devin pour comprendre que c'est elle qui en coulisse ordonne ce ballet de saveurs classiques et séculaires : pasta fresca al limone, risotto alla pescatora, ravioli alla caprese, zuppa di pesce, etc. Bref, on ne change pas une équipe qui gagne. Et ce n'est pas l'addition qui nous fera changer d'humeur.

LE PARFUM S'ENIVRER DE LA CHARTREUSE
Fiori di Capri, gelsomini, ambra, mughetto, rosmarino.., des essences qui s'épanouissent pleinement sous le climat capresien. L'île fait concurrence à Grasse, la musique de la langue en plus. Depuis un demi-siècle, une petite industrie locale fabrique des parfums artisanaux, s'inspirant des recettes médiévales des moines chartreux.

UNE LÉGENDE RACONTE qu'en
1380, le frère prieur du monastère de la Chartreuse San Giacomo, pris de court par l'arrivée inopinée à Capri de la reine Jeanne d'Anjou, dut improviser en catastrophe un arrangement floral, composé bien sûr des plus belles fleurs de l'île. L'eau du vase ne fut pas changée pendant trois jours et lorsqu'il jeta finalement les fleurs, le prieur, titillé par une fragrance inconnue, se frotta les narines. Il alla alors voir le frère alchimiste qui reconnut dans la mixture une trace de "garofilum silvestre caprese". Cette eau devint le premier parfum de Capri. Les historiens prennent ensuite le relais de la légende pour nous dire qu'en 1948, le prieur du monastère tomba par hasard sur les anciennes formules et que, par autorisation papale, il les révéla à un chimiste de Turin qui créa à Capri le plus petit laboratoire de parfums au monde, appelé Carthusia (chartreuse). Cette tradition se poursuit de nos jours sous la forme d'une production toujours limitée, ce qui permet au laboratoire d'utiliser les mêmes méthodes que les moines chartreux. Chaque étape de la production se fait à la main et toutes les préparations sont élaborées à partir de produits locaux.
Ainsi, l'essence dérivée du romarin qui entre dans les préparations pour homme provient du mont Solaro, tandis que les parfums plus féminins contiennent de I'œillet sauvage présent partout dans le maquis capre-Shen. Une visite s'impose à la boutique de la via Camerelle, où s'alignent les alambics derrière une armada de vendeuses plus suaves et diligentes que des infirmières, prêtes à vous vanter les bienfaits du Caprissimo, du Mediterraneo, du Gelsomini di Capri et du Numero Uno en vous faisant passer sous le nez des effluves de muguet, d'ambre, de bois de santal, de framboise ou de bois de rose. On en sort tout enivré, le portefeuille délesté, vouant à Jeanne d'Anjou une reconnaissance éternelle.

LA LIVRE SE PLONGER DANS AXEL MUNTHE
Le mythe de Capri doit beaucoup à la littérature. On peut même dire qu'il n'aurait pas existé sans elle. Certaines oeuvres se sont hissées au rang de livre culte, comme le quasi introuvable roman d'un certain James Money Capri, island of pleasure. Mais la plupart de ces livres ont été écris après l'événement. Seul un l'a initié, ou en tout cas a participé activement à sa création : Le Livre de San Michele, d'Axel Munthe.
CETTE AUTOBIOGRAPHIE assez loufoque d'un médecin d'origine suédoise ne contient en réalité que quatre ou cinq chapitres dont "l'action" se situe à Capri. Pourtant le livre a été traduit dans 50 langues et son auteur a attiré dans son sillage et sur l'île toute la high society des années folles. Axel Munthe est devenu docteur en médecine à l'âge précoce de 23 ans, spécialisé en gynécologie et obstétrique. Il a aussi été l'élève de Charcot, avec qui il partageait une passion trouble pour la folie.
Munthe ne cesse de rappeler à quel point il se sent bien chaque fois qu'il a l'occasion de visiter un asile psychiatrique.
Mais dans son cas, s'il s'agit de folie, c'est sans doute la version douce.
Grand ami des bêtes de tous poils et plumes, il ne perdait jamais une opportunité d'aider son prochain, malgré une certaine rusticité scandinave apparente dont raffolait toute sa clientèle de malades imaginaires et fortunés. C'est à la suite de son expérience à Naples pendant l'épidémie de choléra de 1884 qu'il fait la découverte de Capri. Il décide d'abandonner la vie de bâton de chaise qu'il mène à Paris et à Rome et de consacrer le reste de son existence à la construction de sa villa de rêve à Capri et à la protection des animaux (un babouin, une chouette, une mangouste, quelques chiens et tortues, et les oiseaux migrateurs pour lesquels il avait acheté une montagne). Il voulait une "maison ouverte au soleil, au vent et à la voix de la mer, comme un temple grec, et de la lumière ! de la lumière !..." Mais plus tard hl écrit : "Qu'adviendrat- il de moi si je ne puis soutenir son éclat ?" Il est en effet devenu "un homme seul qui n'a qu'un oeil ", tandis que l'autre est gagné par la cécité. Son rêve s'est tout de même réalisé et hl nous a laissé la villa San Michele, seule résidence capresienne à avoir été conservée dans son état d'origine et, comme la plupart des autres villas de l'île, caractéristique du début du XXe siècle et d'une architecture composite mélangeant les cultures et les époques. Et c'est grâce à son ami Henry James, qui le persuada de publier, que nous pouvons nous replonger aujourd'hui dans ses délicieuses mémoires qui fleurent bon la Belle Epoque.

LA DANSE S'INITIER À LA TARANTELLE
De même qu'il y a les gouaches et les guitares napolitaines, le golfe de Naples et principalement Capri est le berceau d'une célèbre danse. Son nom vient de Tarente dans les Pouilles où la tarentule pullule. La piqûre de cette araignée venimeuse provoque des troubles moteurs qui s'apparenteraient aux trémoussements de la tarentelle.
Mieux vaut danser qu'être piqué...

ELLE A INSPIRÉ JULIEN CLERC
"Elle est bien finie la tarentelle de ma vie / Tu as disparu sous le ciel trop grand d'Italie" et Yves Duteil : "Vous savez la tarentelle, telle / Qu'on la dansait autrefois / Moi je vous montrerai celle, celle / Que demain ion dansera" ; Mais avant eux elle a fait les délices de ces nombreux dandys du novecento qui menaient la vie de bohême des grandes heures capresiennes.
Norman Douglas en tête, tourneboulé par la Bella Carmelina, puis Maxim Gorki, August von Platen, Henry James ou Jacques Fersen, troublé par ces garçons en costumes de fête et ces jeunes filles "aux chevilles robustes et aux tignasses abondantes". Fersen voyait dans cette danse la persistance souterraine du culte des divinités antiques.
La tarentelle est en effet antique, c'est l'esprit vivace de la terre, une sorte de lutin fantaisiste et espiègle qui hante les collines de ces lieux. C'est surtout l'éternel pantomime des amants. "[Ils] se mirent à danser, écrit Fersen, d'abord lentement, puis plus vite, enfin à une allure vertigineuse...
L'une d'elles, malgré sa force, tomba épuisée, râlant de plaisir, les lèvres barbouillées de moût..." On peut aussi suivre le récit littéralement palpitant d'un touriste anonyme du XIXe siècle, tel qu'il le raconte dans ses lettres à une dame "Ses yeux prirent une expression tantôt languissante, tantôt enflammée, et ses mouvements, toujours empreints de beaucoup de grâce, peu à peu devinrent précipités... [Elle] était très excitée sa physionomie avait une expression sauvage, ses yeux jetaient des éclairs, la sueur lui coulait du front et roulait à grosses gouttes sur son sein ; son corsage, ses manches, étaient trempés, et cependant elle dansait toujours [...] Dès lors une espèce de frénésie s'est emparée de tout le monde; un gentleman, qui venait d'arriver directement de Liverpool, a aussi dansé avec la Seraphina." Et de conclure, lucide mais échevelé "Une fois en train, cette danse devient contagieuse, et de la contagion on passe bientôt au vertige." Si, aujourd'hui, la tarentelle est dans beaucoup de cas une forme de piège à touristes avec "soirée chianti-tarentelle" et tutti quanti, nombreux sont ceux qui s'attachent à rendre leurs lettres de noblesse (paysanne) aux fastes de cette danse mythique. Et lorsqu'ils dansent devant l'étranger, il s'agit moins du cliché exotique et du folklore bariolé bon marché que de l'expression d'une insularité vieille de quelques millénaires, comme un vin un peu âpre dégageant une chaleur dionysiaque.