Les paroles des chansons populaires sont aussi difficiles à oublier que les idées fausses. Capri, lovée dans les eaux claires du golfe de Naples, pourraitelle n'être devenue qu'un grand parc d'attractions pour touristes en mal de clichés? L'été, sans doute! Mais, au printemps et à l'automne, le voyageur qui s'aventure, en toute quiétude, sur les petits sentiers surplombant la mer risque bien de ne plus jamais oublier les parfums enivrants et la beauté de l'envoûtante île aux Sirènes.

Dès que la saison touristique s'achève, aux terrasses des cafés de la Piazzetta, les habitués se retrouvent enfin entre eux. Comme dans tous les beaux endroits du monde, ils évoquent les souvenirs d'un âge d'or. Capri, la vraie Capri, auraitelle sombré sous la multiplication des croisières qui, chaque jour, déversent leurs colonies de visiteurs pressés, badge sur la poitrine, appareil photo à la main ? L'apparente langueur de ceux qui devisent ainsi, en buvant un verre de Campari, laisse espérer que tout ne va pas si mal. Pendant neuf mois de l'année, l'île ressemble à sa légende. De la fin de l'été jusqu'au début de l'été suivant, elle reprend le rythme tranquille des Capresi, quand les marchands de souvenirs retournent à leurs vignes, quand les bateaux pour touristes redeviennent barques de pêche, quand les boutiques de luxe sont désespérément vides, et que les restaurateurs prennent à nouveau le temps de fêter leur clientèle.

Bienvenue au paradis
Le voyageur qui découvre Capri n'en est pas encore à ces distinctions subtiles. Étourdi par a traversée, la douceur des flots bleus, les montagnes paradisiaques de la côte sorrentinaise, il vient de débarquer à Marina Grande, le port autour duquel s'accrochent, en terrasses, des maisons ocre et rouges de style pompéien. Il a pris le funiculaire qui grimpe entre les jardins plantés de citronniers, jusqu'à la petite ville posée sur le plateau comme sur une corbeille entre les montagnes. À la station supérieure, il s'est arrêté
pour contempler encore la mer et le sillage des navires, à l'ombre du Vésuve ; puis il a suivi le flux humain jusqu'à cette petite piazza Umberto I, lieu de la vie sociale et rendezvous des dandys : «Il ne faut pas confondre les différents cafés, les chics et les moins chics, explique un vieil habitué. Il y a quarante ans, pas un autochtone ne se serait assis à l'une de ces terrasses réservées aux riches Anglais ou Italiens installés dans l'e. Mais, après le tremblement de terre de Naples, en 1980, beaucoup de gens ont fait fortune dans la reconstruction et ont commencé à fréquenter Capri en y apportant un genre nouveau riche !' Le voyageur hésite à partager les regrets de cet homme, puis se remet en chemin sur les traces de l'enchantement.
Inutile de s'attarder dans la rue principale, vitrine du chic italien avec ses grandes marques de vêtements, de chaussures, de maroquinerie. Mieux vaut descendre un peu plus bas, jusqu'à la Certosa di San Giacomo, chartreuse du XIVe siècle, occupée aujourd'hui par la bibliothèque municipale et l'école une école qui fleure bon le pin et le jasmin l'une de ces écoles idéales qui doivent développer l'aptitude au bonheur Un belvédère se niche à 140 mètres audessus de la mer. Il ne doit pas exister beaucoup de paysages aussi féeriques que ce versant sud de Capri, à l'opposé de Marina Grande.
Une composition parfaite suspendue dans le silence, avec ses trois immenses rochers plantés au milieu de l'eau : les Faraglioni, sur lesquels le rarissime lézard bleu aurait trouvé refuge. Des chapelets de cactus et de plantes tropicales dégringolent vers une Méditerranée transparente, où le bleu des eaux profondes joue avec le vert des hauts fonds. En attendant que la nuit tombe, les bateaux, qui y ont jeté l'ancre, semblent paresser dans cette anse, où la lumière et les parfums ridiculisent toute ambition autre que celle de savourer le temps qui passe.

L'île des Sirènes
Pour piquer une tête dans l'eau, il faut continuer à longer les murets couverts de bougainvillées et de lauriersroses, en évitant les petites voitures électriques qui convoient les bagages vers les hôtels ; puis descendre patiemment le sentier menant jusqu'à la mer, au pied des Faraglioni, où deux restaurants contrôlent l'accès aux plages. Les gens chics tournent à droite vers La Fontelina : clientèle de stars, boxes privés dans les rochers, stricte hiérarchie dans la répartition des places... sauf qu'à moins d'être Italien on ne connaît pas forcément les stars du cru et que l'on se moque de nager en si bonne compagnie On ira donc vers le côté gauche, le restaurant Da Luigi et sa piscine naturelle; un petit coin de paradis idéal pour goûter l'eau claire, en attendant le retour de la barque qui, toute la journée, établit une navette avec la magnifique plage de Marina Piccola. Les enfants de la famille Da Luigi tiennent la barre.
Cette courte traversée donne un avantgoût. Car la meilleure façon de connaître l'e est d'en faire inlassablement le tour, de la regarder depuis la mer, de longer ses immenses falaises calcaires, de découvrir les villas modernistes accrochées sur d'improbables langues rocheuses comme celle construite en 1938 pour l'écrivain Curzio Malaparte, où JeanLuc Godard tourna plus tard Le mépris avec Brigitte Bardot.
Avec ses cabines multicolores, ses restaurants sur pilotis qui rappellent un décor de film italien, Marina Piccola est un charmant rivage, loin de l'agitation touristique de Marina Grande. Il fait bon patienter près de l'église du village, en attendant le bus minuscule qui rejoint la Piazzetta, tandis que le chauffeur fonce dans les virages et s'élève à nouveau entre les jardins plantés de palmiers.

Anacapri, luxe, calme et volupté
Un trajet bien plus périlleux conduit de Capri à Anacapri par une route creusée à flanc de montagne. Passant sur les rambardes à 300 mètres audessus de la mer, le conducteur du bus probablement napolitain semble prendre plaisir à faire pencher son véhicule dans le vide. Sous son apparence de petite ville de campagne, moins entièrement vouée au tourisme que sa voisine, Anacapri abrite les amateurs de grand luxe au Capri Palace, hôtel de très haute catégorie auquel on accède par un couloir théâtral, le long d'une piscine transparente. Mais la plus belle œuvre humaine de l'e se situe non loin de là, dans la Chiesa San Michele: un incroyable pavement en majolique de 1761, représentant Adam et Eve au milieu d'une profusion d'animaux colorés.
On trouve un prolongement de cet art féerique dans l'atelier de Sergio Rubino, un maître de la céramique, à qui l'on doit une étonnante Capri miniature, ainsi qu'un ravissant théâtre baroque recréé, au fond de les citronniers. Ici, le grand art rejoint la rêverie populaire. Sur la piazza San Nicola, les vieux bavardent dans un rayon de soleil; la poétesse Anna d'Esposito, adepte de la «poésie spontanée», laisse sa porte entrouverte, pour inciter les passants à découvrir ses strophes amoureuses.

L'ivresse des cimes
La fraîche mélodie des Collines d'Anacapri un prélude de Debussy, semble résonner dans les parfums champêtres, tandis que s'élèvent les fauteuils du télésiège qui relie la petite ville au point culminant de l'île, le Monte Solaro, 589 mètres d'altitude. La remontée surplombe des jardins plantés d'orangers, où quelques Anacapresi travaillent à un rythme assez tranquille.
Le paysage s'élargit peu à peu vers le golfe de Naples jusqu'à l'extase de la cime, quand le promeneur retrouve l'autre versant, plongeant à nouveau vers les Faraglioni dans un vertigineux panorama. Le sentier rocailleux, un peu sportif qui dévale ces prairies en fleurs dominant la mer, offre une variété de points de vue merveilleux.
L'autre sommet de l'île, le Monte Tiberio, se trouve à l'est, face à la péninsule de Sorrente et à la côte amalfitaine. Pour s'y rendre, une longue marche est nécessaire. Dans les jardins qui bordent les rues escarpées, des treilles de citronniers, de vigne ou encore de kiwis répandent une odeur fruitée. Une dame pipi en blouse rustique est assise devant son refuge.
Tout en haut du chemin se dresse la Villa Jovis, ancien palais de Tibère, dont les thermes et les fondations restent bien visibles. Après s'être, selon Suétone, «complètement désintéressé des affaires publiques», l'empereur vivait ici dans un mélange de débauche et de misanthropie. On ne compte plus les récits de ses méfaits, comme celui dont fut victime un pêcheur qui avait troublé sa réclusion pour lui offrir son plus beau poisson. Tibère l'aurait alors fait précipiter dans le gouffre spectaculaire qui plonge vers la mer.son jardin, sous L'île enchantée seraitelle propice à la mélancolie ? On se pose encore la question au retour de la promenade, en visitant la villa Lysis, via Lo Capo. Riche Français de la Belle Époque, Jacques Fersen, exilé pour ses mauvaises moeurs, avait fait bâtir cette maison de rêve, avec de merveilleux salons et une vue imprenable sur la côte italienne, avant de mettre fin à ses jours. Trop d'argent et de douceur de vivre finiraientils par devenir insupportables? On aimerait pouvoir se poser la question.

De crique en crique
Pour 'heure, on se contentera de dépenser une centaine d'euros: la somme nécessaire, à la misaison, pour louer une barque et accomplir le tour complet de Capri. À partager avec quelques amis, cela ne revient pas beaucoup plus cher que les grosses vedettes qui proposent, dans des bateaux surchargés, un itinéraire express plutôt déprimant. En compagnie de Pasquale, jeune Caprese qui aime naviguer au rythme paisible de la clientèle privée, cela devient une croisière de plaisir. À la Grotta Meravigliosa, on prend le temps de franchir les escaliers pour admirer la sublime plongée de la lumière sur l'eau. Le bateau rebondit tranquillement d'une crique à l'autre. Au large de Marina Piccola, Pasquale salue le pêcheur Giovanni et son vieux père en ciré jaune, qui remontent leurs filets dans la lumière déclinante; puis on suit le soleil vers l'ouest jusqu'à la Punta Carena avec son phare, ses vignes et ses fortifications datant de l'époque où Napoléon et les Anglais se disputaient la souveraineté de Capri. Il existe par là quelques criques idéales pour prendre un dernier bain avant de regagner le port. La fiancée de Pasquale l'attend déjà sur le quai. Ils vont bientôt se marier sur cette lie où ils sont nés. Plus haut, sur la Piazzetta, les dandys continuent à se demander si c'est en 1964 ou en 1965 qu'ils croisèrent Onassis lors de la fameuse soirée chez ce baron hollandais.